Belfast : Vivre ensemble?

 

Vivre ensemble n’est pas chose aisée au quotidien. Plus encore quand passé et religion s’entremêlent, créent l’opposition et font naître l’intolérance de l’autre. Ainsi dans ma volonté à étudier les murs physiques de notre monde, et tout autant les murs psychologiques qu’ils engendrent, Belfast devint tout simplement incontournable. Son histoire, intense et mouvementée, violente et douloureuse, a conduit ses habitants à vivre séparés de murs de tôle, de béton, d’acier et de barbelés. Même si aujourd’hui les choses sont en apparence plus calmes, les tensions sont latentes au sein des communautés et à fleur de peau chez certains de leurs membres. Catholiques républicains et protestants unionistes cohabitent tant bien que mal dans une situation inextricable. Les murs divisent, protègent ou humilient selon le point de vue de chacun.

La toute jeune capitale de l’Irlande du Nord m’accueille donc  sous son ciel bas et chargé, un véritable couvercle de nuages gris foncé, suspendu au-dessus de la ville. Belfast est fractionnée entre les quartiers propres et modernes de son centre-ville et ses quartiers plus radicaux et historiques que je rejoins dès le premier jour pour partir à la découverte de son autre visage. Dans un passé qui obscurcit toujours autant son présent, et dans lequel on est plongé rapidement

 

Construits en 1972, de manière provisoire pour éviter les troubles au sein des quartiers mixtes, les « Murs de la Paix » sont devenus au fil des années, plus longs, plus hauts, plus épais et plus solides pour être définitifs et évidents de signification désormais. Depuis, ils ont même fleuri à Belfast, malgré l’accord de paix pour l’Irlande du Nord signé en 1998. Leur destruction a elle aussi été signée en 2013, avec une éradication de ces murs prévue en 2023.

J’erre ainsi au milieu de ces « Peace Lines » des journées entières, sillonnant Belfast et les différentes époques de son histoire. La proche banlieue et les quartiers plus éloignés du centre-ville. Ce sont d’impressionnantes murailles qui ont été érigées au milieu des quartiers. Couvertes de graffitis, un incroyable patchwork de sentiments, des ressentis si forts et des revendications si semblables de chaque côté. J’imagine peu à peu  la vie de ces personnes plongées dans ce conflit sans fin véritable. A tous ceux qui un jour au bout du jardinet de leur maisonnette y ont vu un rempart s’élever. Certaines rues sont même parfois quasi abandonnées près de ces no man’s land qui bordent ces murs.

Je passe ainsi d’une communauté à l’autre, en traversant une simple ruelle, en longeant un énième mur ou en passant un des nombreux portails en acier ouverts en journée et fermés dès la tombée de la nuit…. D’autres rues sont définitivement calfeutrées et scindent les communautés. Je discute aisément avec les personnes que je rencontre jour après jour. Je prends le temps de revenir les voir souvent, car ici on rentre très vite dans le cœur des gens quand on sait les écouter. Je les suis dans leur quotidien, essayant de comprendre le sens d’une situation compliquée à laquelle je ne vois pour l’instant que peu de solutions. Des fresques colorées couvrent quantité de façades de maisonnettes et de bâtiments, des deux côtés des murs. Chacun revendiquant l’appartenance à sa communauté, défendant son territoire, glorifiant ses morts et rejetant la faute de cette situation sur celui d’en face… La violence a certes baissé d’intensité aujourd’hui mais c’est une réelle guerre psychologique que continuent de se livrer les communautés catholiques et protestantes, dans le prolongement inévitable d’une histoire vieille de plusieurs siècles d’affrontements politiques, territoriaux et religieux. 

  

Et c’est plus particulièrement chez les protestants, loyalistes et unionistes, que se manifeste cette appartenance politique et religieuse. A la limite du quartier catholique d’Ardoyne, au croisement de Crumlin Road et Twaddell  Avenue, un comité de soutien, protestant, s’est installé à ce point chaud de Belfast. Plusieurs soirs par semaine, il organise une marche pacifiste et silencieuse, et commémore, encadré par la police de Belfast, la victoire de la bataille de la Boyne en 1690, où le roi protestant Guillaume d’Orange défit son rival catholique Jaques II. L’Ordre Orange naquit quelques décennies plus tard de cet épisode. En ont découlées de nombreuses branches par la suite, principalement lors des guerres mondiales qui ont accentué la création de ces groupes  revendicateurs.

Je pars à la rencontre des nombreuses personnes présentes en ce début de soirée autour de ce camp  de fortune, authentique poste frontière. On m’offre un thé brûlant. L’ambiance est détendue mais devient assez inhabituelle pour moi lorsqu’une dizaine de voitures de police vient barricader les routes au croisement. Ces anciens membres de l’armée loyaliste et de la police d’état me racontent leurs existences passées, leurs souvenirs de ces époques difficiles et meurtrières, leurs amis disparus. Ils me précisent aussi qu’à leur manière aujourd’hui et avec ces marches, ils continuent de lutter contre l’ennemi d’en face. Ils arborent médailles et étoiles sur leurs écharpes oranges et prônent sur leurs étendards qu’ils ne se rendront jamais… le passé ici est affiché et répandu aux yeux de tous, afin que personne ne l’oublie.

 

Le 11 Juillet est la date à laquelle les quartiers protestants, sans exception, fourmillent. Depuis plusieurs semaines déjà, des centaines de palettes sont récupérées par les préposés habituels suivis des nouveaux volontaires et des enfants en âge d’aider. De véritables donjons de bois recyclé sont ainsi édifiés, les Bonfires. Toujours plus hauts et plus soignés, ils sont la fierté éphémère des habitants du quartier. Tout doit être prêt pour cette nuit-là. Symbole de leur histoire, les Bonfires vont brûler comme les feux allumés sur le chemin retour du roi protestant lors de sa bataille victorieuse. Et c’est ainsi qu’à minuit, après de nombreuses célébrations, défilés et parades dans les rues des quartiers en ébullition, les habitants mettent le feu à ces montagnes de palettes pour crier haut et fort leurs convictions et leur volonté à perpétrer un passé glorieux… 

L’effervescence dure toute la nuit et laisse place le lendemain à des rues désertes, parsemées de tas de cendres colossaux. L’asphalte a brûlé sous la chaleur intense. La matinée est calme. Mais la tempête se prépare inévitablement. Avec l’accord du gouvernement anglais, le 12 Juillet est dédié aux processions des divers ordres protestants défilant dans les rues de la ville et du centre-ville bouclé par la police. Belfast devient alors un surprenant coffre-fort où grandes avenues et rues principales sont sous la rigoureuse surveillance de la police.Le 11 Juillet est la date à laquelle les quartiers protestants, sans exception, fourmillent. Depuis plusieurs semaines déjà, des centaines de palettes sont récupérées par les préposés habituels suivis des nouveaux volontaires et des enfants en âge d’aider. De véritables donjons de bois recyclé sont ainsi édifiés, les Bonfires. Toujours plus hauts et plus soignés, ils sont la fierté éphémère des habitants du quartier. Tout doit être prêt pour cette nuit-là. Symbole de leur histoire, les Bonfires vont brûler comme les feux allumés sur le chemin retour du roi protestant lors de sa bataille victorieuse. Et c’est ainsi qu’à minuit, après de nombreuses célébrations, défilés et parades dans les rues des quartiers en ébullition, les habitants mettent le feu à ces montagnes de palettes pour crier haut et fort leurs convictions et leur volonté à perpétrer un passé glorieux… 

Le cortège le plus contrôlé est celui qui passe par le point chaud du nord du quartier d’Ardoyne, théâtre de continuelles oppositions et de récentes émeutes encore. Escorté par une police omniprésente, hélicoptère et voitures blindées, je ressens alors rapidement l’histoire de cette ville qui coule dans ses rues et dans le sang de ses habitants. Ici, d’une seconde à l’autre, Belfast peut exploser et se déchaîner encore… Mais le 12 Juillet de cette année sera calme et ne comptera que très peu d’incidents. Malgré tous les efforts déployés, Belfast est marquée chaque été par ces tensions latentes entre les communautés. L’enthousiasme à célébrer infatigablement la tradition s’avère être corrosif à un processus de paix déjà lent et problématique. Les maux d’un passé révolu sont une fois de plus ravivés. Et Belfast frôle parfois le plongeon vers une nébuleuse de violence qu’elle n’a que trop connue…

 

De chaque côté, les mentalités ne changent que difficilement, lentement. Cette longue guerre civile laisse place depuis à une fracture sociale considérable. Pourtant concernées par les mêmes difficultés, les communautés n’ont pour priorité que celle de vivre aujourd’hui, et le plus décemment possible. Gagner suffisamment d’argent pour se payer une vie convenable  prend quotidiennement le pas sur le fait d’essayer de comprendre et tolérer celui qui vit en face, de l’autre côté de ces murs, depuis si longtemps. Si les jeunes générations se sentent moins concernées par ce conflit vécu par procuration, à travers les récits et l’éducation de leurs parents et grands-parents, les générations plus âgées peinent à avancer dans une époque plus moderne où cette guerre prend doucement des allures de mauvais souvenirs.    

Au cœur de cette épreuve pénible à surmonter, de ce pardon nécessaire à la bonne marche d’une longue convalescence, les associations présentes dans les différents quartiers, aussi bien protestants que catholiques. Que ce soit pour aider les plus jeunes à  trouver leur voie dans cette vie active, pousser les plus récalcitrants à s’ouvrir et à évacuer cette douleur en parlant lors de séances de thérapies de groupe. Rassurer les habitants de chaque quartier, les sécuriser, rediriger les plus démunis grâce au sport, ou tout simplement passer du temps ensemble, peu importe les origines religieuses, autour de l’art, de créations et d’expression personnelles… Je tire mon chapeau très bas à toutes ces personnes fabuleusement humaines  et extraordinairement généreuses, qui m’ont amené, au fil des semaines, à voir et à comprendre leur engagement, leur foi dans l’amélioration de ce présent si compliqué parfois, leur volonté à vouloir vivre ensemble à nouveau, catholiques et protestants dans une lente réinsertion sociale et psychologique…

 

 

Les stigmates des troubles passés sont encore si visibles. L’animosité est latente. La misère sociale contribue à entretenir les tensions et la peur de l’Autre. La discrimination, les inégalités sociales et civiques persistent entre les communautés. Certains quartiers sont en mauvais état, et de chaque côté, on tient le même discours: cette impression accablante d’être considérés comme des citoyens de seconde zone, claquemurés chez eux, méprisés et souvent provoqués. Le pouvoir d’achat y est faible, le chômage fort, le taux de suicides également… Plus haut, la lutte politique est incessante, complexe et pendant que les partis ne s’accordent pas et que le gouvernement garde sous contrôle une partie de sa population, la vie, plus bas, passe âprement. 

Tant de morts, d’efforts, de sacrifices, de traumatismes dans une histoire tourmentée, tant d’évolution dans des mentalités qui viennent se heurter continuellement à des murs psychologiques plus tenaces et regrettables encore que ceux que l’on a élevés à Belfast. L’Homme est borné et se raccroche parfois trop fièrement à un passé légitime certes, qui le construit et forge son devenir, mais qui l’enferme tout autant dans son incapacité à comprendre et tolérer l’Autre. Des divisions persistent au sein même des communautés, et la radicalisation perdure. Si les nouvelles générations en sont la clé, elles continuent de porter le lourd fardeau de ce passé, profondément enraciné dans la mémoire collective. Libérer l'âme de ces ressentiments est de manière sûre le tout premier pas vers la guérison...

Belfast regorge de paradoxes et de sujets qui dépassent votre compréhension. Si rêche, au travers de ces existences dures et brisées pour certaines, et pourtant si accueillante, généreuse voire bénéfique, lorsque vous prenez le temps de l’écouter, de la comprendre. Belfast vous ramène à  vous-même, simplement. Et à côtoyer la face sombre de l’Homme et de ces travers, on ne peut que vouloir s’en éloigner et refuser d’arborer ce visage dans cette vie. Car juste derrière ce profil noir, en s’en donnant véritablement les moyens, on trouve une quantité phénoménale d’amour, de convictions saines et nobles, qui nous permettrait plus facilement et plus humainement de mieux vivre ensemble malgré nos différences.

 

Nico Gomez

  

 

Il y a tant à dire qu’il est difficile de tout résumer en un reportage et d’aborder tous les aspects d’une réalité compliquée, mêlée de surcroit à des questions religieuses délicates politiques et personnelles.  Voici d’autres liens qui vous permettront de mieux cerner la situation actuelle à Belfast. De mieux appréhender son histoire et de vous forger peut être votre propre opinion… Le chemin de la réconciliation est bien évidemment encore très long mais Belfast fait tout pour s’extirper de son cauchemar.

https://fr.wikipedia.org  

http://www.lemonde.fr

http://www.terresceltes.net

http://www.richwainwright.com

http://www.franceculture.fr

http://www.lefigaro.fr

https://fr.wikipedia.org/wiki/Chronologie_du_conflit_nord-irlandais

 
  
  
 
 
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