Egarées: Les Gares du Var

 

C’est en longeant les rails qui traversent de part et d’autre le département du Var, en suivant les directions indiquées par de vieux panneaux et en poussant ma curiosité au bout des allées étroites et des coins oubliés de tous, que je suis tombé sous leur charme…

Ces gares que le progrès et l’urbanisation condamnent à la solitude, à l’abandon. Ces lieux de vie qui rassemblaient, vitalisaient villes et villages isolés, avant l’avancée sans limite du bitume. Certaines d’entre elles ont eu la chance de s’agrandir, de se moderniser, de par leur situation géographique et surtout de par l’intérêt économique qu’elles représentent. Les foules de voyageurs les gardent aujourd’hui vivantes, bruyantes, comme elles l’ont toujours été.

D’autres, en revanche, souffrent de l’absence des silhouettes qui traversaient leur hall, usaient leur banc et salissaient leur quai. Elles sont silencieuses et délaissées, mais demeurent indispensables. De rares usagers s’y aventurent encore. Quelques trains, par nécessité ou par nostalgie y posent leurs wagons le temps d’un arrêt rapide, et animent ces lieux bien singuliers des crissements métalliques de leurs mâchoires de freins. Une courte minute où ces gares retrouvent avec fierté leur nécessité passée, avant de sombrer à nouveau dans un anonymat pesant.

Un clin d’œil éphémère dont certaines ont été définitivement privées. Les trains fusent sans s’y arrêter. Les brèches des quais fissurés accueillent une nature qui lentement reprend ses droits. Les voies y restent à jamais inutilisées. Suspendue à son incertitude, on y trouve de temps à autre une vieille horloge cerclée d’acier qui continue malgré tout d’égrainer le temps de ces aiguilles abîmées mais précises. Elle semble annoncer l’entrée en gare imminente d’un train qui ne viendra plus. Aux alentours, des traverses de bois chevauchent des rails rouillés par le temps et souillés par l’ennui. Et des hangars environnants, livrés aux courants d’air, ressurgissent çà et là, sous les couches d’une épaisse poussière, les vestiges d’une vie animée, que l’on semble avoir éteinte brutalement…

J’ai pourtant été séduit au premier regard, par l’histoire qu’elles perpétuent, par l’atmosphère qu’elles colportent. Exposées aux caprices de la modernité, réhabilitées ou très peu utilisées, ces gares en sursis ont conservé leur charme insolite. Egarées dans les souvenirs collectifs mais révélées par ces quelques clichés… 

 

 

Le hasard fait toujours bien les choses. Ou est-ce parfois la passion qui rapproche les gens… ? En tous cas il est des personnes animées par ce que leur dicte leur cœur et dévouées à ce qui les fait vibrer.

Au cours d’une de mes balades à Sainte Anastasie sur Issole, pour reprendre un cliché manquant de la voie ferrée,  et pour clore la première partie du reportage,  j’ai la surprise d’y trouver une locomotive d’antan, à laquelle sont attachés des wagons des anciennes lignes de la région. Et sur le quai, un petit groupe s’affairant devant le local de la gare, ouvert pour l’occasion.

Je rencontre alors de joyeux fous, de doux rêveurs et des passionnés bienveillants avec qui je partage rapidement la raison de ma venue dans ces lieux isolés, et le sujet dont traite mon reportage. Ainsi se retrouve-t-on unis dans les batailles que nous menons, chacun à notre façon. Les liens se créent surement plus facilement dans ces cas-là et les barrières s’ouvrent plus rapidement quand on retrouve un peu de soi-même chez les autres.

Et aussi naturellement que les choses doivent se faire, je suis invité immédiatement à une visite privée de la locomotive emmenée ce jour-là à la gare hors d’usage. De wagons en cabines de pilotage, de récits en discussions, je voyage brusquement  l’œil collé au viseur, à travers l’histoire du chemin de fer Français, de ces périodes fastes et de l’inévitable déclin de son activité. Je découvre, au fur et à mesure de ces moments partagés, la vie de ces personnages retraités de leur métier et si actifs dans leur passion.

Au dépôt, à bichonner des heures durant ces mastodontes d’acier à leur faire peau neuve pour les préparer à quelques sorties où ces vieux monstres de fer reprennent du service et sortent de leur torpeur. Le temps d’une journée certes, mais pour le plaisir de grimper à bord de ce passé qui fait toujours autant rêver les petits et attendrit encore le cœur des grands. Leur tenace détermination à garder vivante l’empreinte du rôle qu’ils ont pu jouer dans notre histoire commune. Et enfin dans toutes les actions associatives entreprises  par ces généreux passionnés, pléonasme appuyé pour souligner suffisamment leur dévouement et leur sympathie plus que communicative.

Julian l’infatigable, Michel et Bernard, les frères intenables, les deux Pierre ainsi que toute leur équipe projette pour 2014,  l’extension du trajet ferroviaire touristique entre les villes de Carnoules et de Saint Maximin en passant par Brignoles. Au vu de la demande locale et étrangère croissante et de l’attrait sans cesse grandissant de tout ce qui est authentique, l’association ATTCV (Association du Train Touristique du Centre Var)  agit désormais auprès des pouvoirs publics et des collectivités territoriales compétentes, afin de mettre en place ce projet d’envergure.

La lutte contre l’oubli se poursuit fièrement. Sur le devant de la scène aussi bien que dans des lieux bien moins médiatisés. Et pourtant, ici et là, c’est avec beaucoup de satisfaction qu’on y distingue la même ferveur, l’attachement à ces valeurs et à toutes ces choses qui ont construit nos existences. Les bienfaits d’une passion commune qui nous anime et entretient la volonté de quelques formidables personnages  à ne pas reproduire ce que nous savons si bien faire : effacer les témoins d’un passé qui a tant servi nos intérêts.

 
  
  
 
 
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