Kazakhstan: Des Airs de Mer

Chaque être humain renferme en lui, plus ou moins secrètement, nombre de rêves dont il n'ose parfois, par peur ou par négligence, en goûter la saveur. Un des miens pourtant était simple, franc et évident, alimenté par tant d'images et d'informations concernant sa lente mais volontaire disparition: emprunter une portion de la légendaire route de la soie, traverser une partie aride de l'Asie centrale pour rejoindre doucement la mer d'Aral, et le désert dans lequel on la condamnait.

Plus j'entendais qu'elle s'éloignait à l'intérieur des terres sèches qui la contenaient, plus mon désir d'aller à sa rencontre grandissait. Je me devais de la voir avant qu'elle ne se transforme définitivement en un mauvais conte. Plonger ma main dans ses eaux calmes, écouter ses fables millénaires, partager sa douloureuse complainte. Aussi minime que cela puisse être, faire glisser à sa surface meurtrie l'espoir que j'aurais apporté dans mes bagages. Habité par une saine obsession : trouver au beau milieu d'un désert, une oasis où survivent encore nos rêves.

Avant tout:

L'assèchement de la mer d'Aral fut décidé au début des années 1960 par les économistes soviétiques en vue d'intensifier la culture du coton en Ouzbékistan et au Kazakhstan. En détournant les deux fleuves qui l'alimentent, l'Amou-Daria et le Syr-Daria, pour irriguer les plaines, ils atteignent leur objectif dans le temps et la mer finit par séparer en deux parties: la Petite Mer au nord, côté Kazakh, et la Grande Mer, côté Ouzbek, au sud. Laissant derrière elle les trois quarts de sa superficie initiale au profit d'un désert rigoureux.

Aralsk 1

Aralsk 2

 

Sud de la mer d'Aral, Ouzbékistan:

Cela fait déjà une heure que je suis assis en tailleur au bord du bitume fissuré de la route. Le moteur s'est éteint brutalement et le chauffeur du bus ne semble pas vouloir remonter à bord de sa machine. Les plus âgés sont  imperturbables dans l'attente. Certaines femmes enturbannées pour se protéger du soleil, trouvent de fabuleuses distractions pour endormir l'impatience des enfants. Un jeune homme près de moi fredonne le refrain d'une chanson qui s'évapore dans le souffle irrégulier du vent frais. J'ai les lèvres sèches. Tout le monde est au courant de la suite des événements, moi pas vraiment.

C'est le troisième bus de la journée et le dernier tronçon à parcourir pour rejoindre Moynaq, la ville impasse, l'inatteignable. Je décidais justement de commencer ce périple par la Grande Mer, la partie sud, en Ouzbékistan. Celle que l'on condamne à la disparition totale, dans un futur proche. Aborder le constat de cette catastrophe par son aspect le plus triste et le plus définitif. Alors, en attendant le prochain autobus qui nous emmènera jusqu'à Moynaq, j'imagine cette route plus vivante et plus bruyante, les prairies alentours plus denses et plus riches d'une nature insolente. Mais cela ne reste que mon imagination. L'horizon n'est qu'une ligne bien vide où la journée s'égrène inlassablement.

Des kilomètres d'un asphalte rugueux et au bout de la route, comme un mirage sous le soleil de plomb, elle apparaît. Avec sa route couverte de sable et ses enfants dans la cour d'école qui saluent gaiement l'antiquité sur roues dans laquelle nous arrivons. Ses maisons et leur portail de récupération, faits des vieux casiers et des portes étanches et rouillées de bateaux qui ne sont plus. Aucune enseigne de magasins ou de restaurants aux environs. Quelques murs sont restés debout, face à la route, et abritent désormais des coins de ciel bleu par leurs fenêtres. De rares institutions ont subsisté mais à quel prix...Plus rien ne pousse ici, quelques personnes au dehors s'acharnent à embellir des jardinets de plantes qui paraissent des fossiles que l'on essaie de faire fleurir. Les grains de sable semblent dévorer très lentement chaque effort fait par l'homme pour ne pas disparaître totalement.

 

L'hôtel Oybek de Moynaq est comme la ville : désertique. Si ce n'est une vieille croûte restée accrochée au mur rose et bosselé de l'entrée. Quelques barques colorées posées sur une mince plage, près d'un port. Puis la peinture s'effrite sur les bords, gagnant irrémédiablement le centre de la toile. A la vue de ce tableau, difficile de croire que la vie habitait cette grande bâtisse prête à crouler sous le poids de sa solitude. Les couloirs sombres sont transpercés de fins rais de lumière blanche. Les portes fenêtres vitrées à moitié éventrées. De vieux mégots gisent dans le cendrier rond tout près de l'unique miroir du hall et d'un canapé miteux. Les chambres sont vides. Seuls restent les lits qui les meublent piteusement. L'eau ne coule plus dans la salle de bains commune et les joints de la baignoire crasseuse ont noirci tout autant que l'atmosphère des lieux. Moynaq et son unique hôtel m'accueillaient, à leur manière.

C'est seulement lorsque l'on atteint le sommet du plateau dominant l'ancien port de Moynaq, que l'on s'adosse au monument dédié à la catastrophe engendrée par l'Union Soviétique, que l'on constate l'ampleur du désastre... Des kilomètres et des kilomètres de désert. Un désert à perte de vue d'où s'échappent à l'horizon quelques fumerolles de forages pétroliers. Une dizaine de carcasses de bateaux et chalutiers jonchent la plaine de sable qui habite désormais le port. Au loin, d'autres épaves gisent sur leur flanc, abandonnées à leur sort. Certains habitants, à l'abri des regards de la police, les désossent lentement pour gagner quelques billets au marché noir local de l'acier.

Mon regard balaiera cette scène presque morbide durant plusieurs jours. L'eau ici ne reviendra probablement pas. Chaque âme habitant cette ville fantôme s'en est fait une raison. Le peu de vie restant s'accroche à ces quelques grains de sable emportés par le vent, espérant trouver ailleurs un port d'attache qui les accueillera. Tout semble devoir rester ainsi figé. Dans un équilibre fragile, Moynaq, à chaque instant, est prête à sombrer. Certains lieux sont baignés d'espoirs, d'autres ne dégagent plus rien. On s'y attache car leur sort est scellé. On y trouve le charme superficiel de ce qui est amené à disparaître. Spectateur impuissant, on vient, pervers, y goûter sa tristesse, pour la quitter lâchement de peur qu'elle nous entraîne dans sa chute douce mais irrévocable

 

Nord de la mer d'Aral, Kazakhstan:

Des dizaines d'heures de train plus tard et une frontière difficilement franchie, je descends à Aralsk, enfin. Epuisé physiquement et marqué moralement par mon séjour à Moynaq. Dès mes premiers pas dans les ruelles, je ne retrouve rien de l'ancien premier port de pêche Kazakh ni du prestige d'un des plus importants centres de pêche de l'ex U.R.S.S. Au bout de quelques mètres, une sensation de déjà vu très forte, évidente même, m'envahit. Sitôt quittée la gare, le vent fouette violemment mon visage. Derrière des baraquements en ruine et d'anciennes fabriques, un autre port a laissé place au désert. Les bras ballants des grues attendent désespérément de charger d'hypothétiques bateaux. Le fond d'une épave collée en contre bas du port témoigne de la vie passée. Une pause prolongée indéfiniment. Le temps resté en suspens, se mélange aux bourrasques de sable qui arrosent les rues alentours. Ce n'est pas une mer que l'on a asséchée, mais un cyclone que l'on a déclenché au-dessus d'Aralsk. Entre les épaves posées sur leurs socles de fer, constituant une sorte de musée en plein air, je croise la course d'un enfant qui s'enfuit vers son école, sac sur le dos. Son regard malicieux croise le mien, son sourire est timide mais honnête. Sur ce terrain de jeu chaotique, ils sont bien les seuls à posséder l'insouciance suffisante pour atténuer ce désastre et jouer de ses conséquences.

En route pour la mer...

Depuis de nombreuses années maintenant, quelle que soit la saison, les pêcheurs d'Aralsk et des villages proches, isolés désormais dans le désert, établissent des camps sur les bords de la mer pour plusieurs mois et ainsi pêcher pour vendre leurs prises quotidiennes. Chaque groupe à son tour, été comme hiver, avec pendant la saison froide, une mer gelée à sa surface. Mon voyage ne s'arrête donc pas ici, dans cette ville décharnée qui persiste à vivre. Dès le lendemain, accompagné d'un traducteur, j'emprunterai l'autoroute désertique de la mer d'Aral pour atteindre mon dernier objectif : vivre plusieurs jours auprès de ceux qui gardent la mer vivante...

La piste blanchie par le sel emprisonné dans le désert traverse des cimetières de bateaux, des villages silencieux où des dromadaires paissent tranquillement au beau milieu des ruelles. Et puis, au bout de cette évasion irréelle, la mer enfin que j'aperçois par la fenêtre du 4x4.

 

Bords de la mer d'Aral: camp des pêcheurs.

Dès mon arrivée chanceuse sous un grand soleil sans vent, les couleurs resplendissent de contrastes sous l'immense ciel bleu. Une prairie rouge borde les plages de sable, la mer est calme et lisse. Au fond, une barre rocheuse peu élevée encercle le rivage. Des barques de bois attendent le prochain départ pour la pêche. Et puis, près de l'eau, le camp des pêcheurs et la yourte habilement montée. Tout autour, des silhouettes s'activent à la préparation des filets. Lieu de mon séjour sur la mer d'Aral, de tous les repas, des nuits et des parties animées de cartes le soir à la lumière de la lampe à huile, la yourte. Adaptée au temps chaud comme au froid glacial, une tradition séculaire inévitable des coutumes Kazakhs.

L'accueil est chaleureux mais sans effusions. Et une fois les cadeaux de bienvenue remis au chef de la communauté, sans transitions ni réflexions, je suis cordialement invité à enfiler une paire de bottes couvertes de rustines et à monter à bord d'une des barques prêtes à partir poser les filets. Il est tard ici déjà et rien ni personne ne changera le bon déroulement des journées. Elles sont épuisantes, monotones. Rythmées par la relève des filets aux aurores, le tri manuel des poissons remontés, leur empaquetage. La pesée suivie de la discussion avec le chauffeur qui s'en va faire l'aller-retour quotidien entre le camp et Aralsk, vers l'unique fabrique de conserves de poissons de la ville. Quelques billets en poche, on nettoie, répare et on réorganise les filets pour le soir, et leur pose dans les eaux salées de la mer, au coucher de soleil...

Les seuls moments de détente sont les repas, à base de poissons frais, de nouilles et de cormorans pris les pattes dans les filets, au petit matin. Le soir, les discussions fusent autour des cartes, du thé brûlant, du pain et du beurre. Le traducteur me narre les exploits et anecdotes des pêcheurs, ils répondent à ma curiosité, moi je réponds à la leur ; en leur parlant de ma vie d'occidental, et de toutes ces notions si lointaines de leur conception, de leur mode de vie. A chaque veillée, les échanges sont plus forts. Sarijan, le chef ce la communauté s'ouvre peu à peu et m'explique la manière dont la population des villages s'est divisée au retrait de la mer; ceux qui ont vendu biens, bateaux et matériel pour rejoindre la grande ville et ceux qui ont continué de pêcher, coûte que coûte. Leur fabuleuse et courageuse adaptation à la fatalité imposée par un gouvernement d'époque peu scrupuleux force le respect. Puis il ajoute d'un sourire fier, en jetant un oeil à son fils Almat, à qui il apprend les ficelles du métier: "lorsque tu es né petit fils et fils de pêcheur, ta vie entière tu la consacreras à la mer. Les anciens nous disent qu'elle a déjà disparu et qu'elle est revenue. Et pour l'instant, elle est toujours là...". Dans la yourte, sous le ciel clair et étoilé, les conversations durent et l'atmosphère s'emplit de vapeur d'histoires, de légendes et de traditions Kazakhs aux personnages et à leur personnalité bien trempée.

Au bout de plusieurs jours, je fais partie d'un des leurs. Je me lève, travaille et me couche comme eux. L'appareil photo n'existe plus à leurs yeux et je peux enfin offrir des clichés naturels et au plus près de leur quotidien au bord de la mer d'Aral...

Le départ est difficile. Les adieux, personnels. Je plonge une dernière fois ma main dans les eaux tranquilles et froides d'une mer qui m'a tant fait rêver. A l'écart, je lui raconte enfin le chemin chaotique que j'ai dû parcourir pour aller à sa rencontre. Pour la sentir vivre au cœur de ce désert qui l'emprisonne. Partager la vie et la volonté qui animent chaque pêcheur à la voir un jour « belle et généreuse comme elle l'a toujours été... ». Ecrire ce récit, afin de continuer de croire à ses rêves.

Le retour à Aralsk est brutal. Les kilomètres de piste avalés me disent qu'elle restera encore longtemps orpheline de la mer et de ses bienfaits psychologiques, climatiques et économiques sur la population. Même si quelques touches de vie renaissent à travers de nouveaux petits commerces et une activité grandissante. La mer est encore loin, trop loin de ce lieu aux airs tristes et à l'espoir encore timide. Aralsk et ses charmes particuliers, un bout du monde figé en l'absence de celle qui la faisait exister. L'histoire d'une mer qui à plusieurs reprises a déjà disparu mais toujours est revenue prendre la place qui est la sienne. Un retour aujourd'hui qui ne cesse de tarder. Des airs d'une mer qui n'en est plus vraiment une. Désir de l'Homme a sans cesse vouloir rattraper les erreurs qu'il commet...

Des efforts financiers et humains ont été mis en place par la banque mondiale et par le gouvernement Kazakhs depuis 2003 pour asauver la Petite Mer au nord, en construisant un barrage avec déversoir qui y redirige les eaux du Syr Daria. Une digue évitera aussi la fuite des eaux dans le delta désertique situé entre les deux mers. Efforts récompensés, niveau de l'eau réhaussé de quelques mètres dans la Petite Mer depuis. La vie reprend ses droitsdoucement, pour les hommes comme pour la Nature. mais sans la création d'un canal de jonction vers la Grande Mer au sud, côté Ouzbek, celle-ci sera définitivement rayée de nos cartes d'ici peu... Eternel dilemme entre le financier et l'environnement, et la politique choisie par un pays bousculé par ses priorités.

 
  
  
 
 
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