Laos: La Survie des Eléphants

 

Il y a quelques mois l’envie de partir à nouveau pour le Laos, pays traversé en 2005, hantait grand nombre de mes pensées. Outre les instants heureux et les rencontres on ne peut plus humaines qui me collent depuis à la peau,  je regrettais maintes fois de n’avoir pu suivre à l’état sauvage un de ces habitants, tristement célèbre : l’éléphant. Menacé d’une disparition imminente, l’emblème du Laos se fait malheureusement discrète. Rares ont été les occasions de le croiser autrement qu’au travers de clichés touristiques que l’on peut vivre désormais très facilement en Asie du sud-est. Et chacune de ces rencontres vous laisse des marques indélébiles de sympathie, d’admiration et de respect à l’égard de ce pachyderme, véritable paradoxe sur pattes…

L’occasion se présenta enfin de construire ma propre opinion sur cet animal au combien respectable, en partant à la rencontre d’un petit groupe d’irréductibles, s’occupant activement d’un centre de soins au cœur de la province de Sayabouri, à l’ouest du pays.

ElefantAsia est une association à but non lucratif qui œuvre en faveur de la sauvegarde de l’éléphant d’Asie, et plus particulièrement au Laos depuis plus de 10 ans maintenant. Guidée par le souhait de coller à l’éthique du pays, nombreuses sont les actions et les programmes  menés par Elefantasia : que ce soit en matière de protection et d’accroissement de la natalité chez l’éléphant, de sensibilisation de la population locale et des touristes ou volontaires étrangers venant au centre, d’éducation et d’apprentissage médical des cornacs dans leurs efforts à résoudre les  problèmes de survie de l’espèce,  pour conclure de belle manière sur la gestion d’activités touristiques aménagées au rythme des éléphants présents sur le camp.

Rejoindre le Centre de Conservation de l’Eléphant (ECC) créée il y a quelques années, était mon point de départ pour ce reportage. Partager le quotidien de ces personnes dévouées à protéger et défendre l’éléphant, ceci en étant au plus près cette fois de ces mastodontes que je ne connaissais que très peu finalement. Après une longue et chaotique route, j’arrivai, un peu exténué, au centre…Bordant un lac tranquille, entouré d’une jungle épaisse, quelques maisons traditionnelles Lao sont plantées au beau milieu d’un camp paisible. Des oiseaux sifflotent, au fond du lac, une barque de pêcheurs silencieux affairés à conserver la quiétude du lieu et quelques mugissements m’accueillent au loin me rappelant que je suis enfin près d’eux.

C’est avec un plaisir tout particulier que je passe les premiers jours à me lever aux aurores, à pousser mes volets en bois pour contempler la brume qui s’étire à la surface du lac. Les journées sont rythmées par les diverses activités avec les éléphants et les repas pris ensemble. Tous assis autour d’une seule et grande table, à partager la cuisine typiquement Lao, les mains dans les même plats usant et abusant du riz collant ! Les sourires occupent les visages des membres de cette petite équipe que j’apprends à connaître doucement. Les discussions fusent dans toutes les langues et les modes de vie, étranger et local, se fondent dans une atmosphère aussi tranquille que le lieu l’exige. Une véritable communauté multiculturelle au service de ce noble animal. Prenant mes repères peu à peu, je m’habitue peu à peu à être entouré par les éléphants, à établir lentement des rapports de confiance avec cet animal. Si puissant et si paisible, si lent et pourtant si réactif, il force tout de suite l’admiration et le respect, mais inspire également quelques craintes malgré tout et demande un certain temps d’adaptation à sa présence, ses mouvements, ses regards… Sa façon de m’observer lorsque je me déplace autour de lui pour prendre des clichés, de scruter chaque mouvement des petits êtres qui l’entourent au quotidien, de ressentir les choses autour de lui, visibles ou non.

Avec les populations locales qui viennent approcher les éléphants du centre ainsi qu’avec les touristes étrangers en pèlerinage journalier ou restant pour des séjours de volontariat et d’apprentissage plus longs, l’équipe de vétérinaires en collaboration avec les cornacs rassurent et favorisent les rapports entre l’Homme et l’Animal. Dans leurs paroles, leurs explications, dans les scènes de vie qu'ils font partager durant les activités menées au contact du pachyderme. Pour gagner la confiance de l’éléphant, il faut savoir prendre son temps…

Les jours passent à arpenter les coins et les recoins du centre, à discuter avec chaque personne présente et rentrer ainsi dans leur intimité? Découvrir leur passion et leur dévouement pour l'éléphant. mais aussi les difficultés d'une vie isolée, dépendante du peu de communication avec l'extérieur. Pour les vétérinaires et les biologistes de l'ECC, venir travailler au centre c'est aussi s'habituer à vivre et à manger local, au sein d'une micro communauté, loin de sa famille et de ses amis. C'est un choix parfaitement assumé, qui les honore et qui alimente une dynamique positive dans les rapports entretenus avec les éléphants et leurs cornacs Lao.

Le récent hôpital et le laboratoire spécialisés jouxtant les maisonnettes de bois permettent donc d’accueillir et de prodiguer les soins nécessaires aux éléphants présents au camp et de loger certains des cornacs. Une unité mobile vétérinaire a même vu le jour afin de former ces derniers à l’usage de la médecine moderne. Elle se rend dans les différentes provinces à la rencontre des cornacs et de leurs éléphants sur les sites d’exploitation de bois, dans les villages ou dans les quelques centres touristiques qui offrent des randonnées à dos d’éléphant. Les soins, gratuits, peuvent encourager les propriétaires à acheter les médicaments lorsque ceux-ci sont disponibles et à suivre plus régulièrement le dossier médical de leurs animaux.

Au centre également depuis plusieurs mois, rescapé d'un braconnage qui lui a enlevé sa mère, Noï, un petit éléphanteau focalise l'attention des vétérinaires et d'un public de visiteurs acquis à sa cause. L'ECC l'a recueilli et l'a pris en charge à 100 %. Nourri logé blanchi pourrait-on dire par Elefantasia, mais appartenant toujours au gouvernement par la force des choses. Un travail fantastique de patience et d'amour est mise en oeuvre chaque jour par le personnel afin de le rapprocher d'une mère adoptive, vivant au camp. Ces efforts pourraient être vains si Elefantasia ne peut racheter Noï ces prochaines années. Grandi et élevé au centre, il pourrait bien repartir, une fois plus grand, vers d'autres réalités, très différentes de celles du centre...

Sur la fin de mon séjour, je suis invité à suivre justement les vétérinaires qui effectuent une visite à l’extérieur. Un des rares propriétaire désireux de garder ses éléphants en bonne santé. Ce n’est pas toujours le cas, les moyens financiers manquant cruellement.

Empruntant la piste ravinée qui mène à Sayabouri, et cramponné au siège, je maintiens au sol la caisse de médicaments et autres produits, à l’arrière du 4x4. Les routes au Loas sont souvent des pistes qui serpentent entre des vallons et des montagnes couvertes de jungle! Du moins ce qu'il en reste parfois... Au bout de plusieurs kilomètres, c’est au cœur d’un paysage à couper le souffle que je découvre le travail délicat et dangereux des vétérinaires de l’unité : soigner l’Animal dans des conditions peu évidentes et éduquer l’Homme une fois de plus à traiter avec intérêt celui qui le sert si bien dans les tâches physiques qu’on lui impose. Après quelques minutes de marche derrière les vétérinaires et le propriétaire des éléphants à contrôler, c'est un trou béant et désert qui s'offre à mon regard, vides de ces arbres gigantesques que l'on peut apercevoir encore, plus haut sur le flanc d'une des montagnes... Exploitation familiale certes, mais d'importants dégâts déjà infligés à la Nature. J'imagine alors avec de la peine ce que peuvent accomplir comme désastre les grosses industries du bois présentes dans le pays. Tout ce qu'il reste de ces vieux arbres qu'on ne replantera pas, c'est un peu de sciure et des troncs énormes, débités et amenés au bas du vallon par les pachydermes... Les vétérinaires viennent ici s'occuper des maux des éléphants mais personne ne se préoccupe d'une Nature qui souffre en silence...

L’éléphant domestiqué est  employé traditionnellement dans le débardage. Les rythmes de travail augmentent tout autant que les profits des industriels de l’exploitation des bois rares et donc très convoités, destinés à l’exportation, dont l’Europe et la France en première ligne en sont destinataires.  A l’inverse, les maladies dues aux négligences, les accidents sur les sites périlleux et les maltraitances à l’égard de l’animal diminuent à vue d’œil l’espérance de vie de l’éléphant autant que le nombre de naissances nécessaires à la pérennité de l’espèce…

 
  
  
 
 
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