Sulawesi: Le Coeur du Pays Toraja

 

Niché au cœur de la Sulawesi (anciennement  Célèbes), grande île au nord de l’Indonésie, enveloppé de ses montagnes habillées de rizières en terrasses, le pays Toraja offre à celui ou celle qui saura prendre le temps de le découvrir l’essence même d’un voyage au sein d’une culture aussi riche qu’étonnante. Il ne suffit pas de le traverser et de voler avec les yeux ses précieux et splendides paysages, ou de flirter avec ses coutumes séculaires et son mode de vie si traditionnel pour prétendre le connaître. Il faudra s’y plonger. Adopter le rythme lent et paisible qui baigne ses vallées et les environs, se laisser submerger par l’énergie merveilleusement positive de chaque sourire franc et généreux dispensé au quotidien par ses habitants, pour appréhender véritablement cette région fière et étonnante.

Rantepao est le centre névralgique du pays Toraja. C’est dans cette petite ville bruyante et déjà bien animée que j’arrive très tôt le premier matin. Le jour se lève à peine dans la vallée et les brumes matinales dissimulent jalousement les sommets des montagnes et des collines rocheuses que j’ai hâte d’explorer… Au détour des premières ruelles, sur le chemin de la guesthouse,  j’aperçois les premiers toits en forme de coque de bateaux, les « Tongkonan », stigmate lointain des colons portugais puis néerlandais arrivés successivement au 16ème et 17ème siecle.  Une fois arrivé dans ma chambre étroite, l’impatience me gagne déjà. Je me presse de ressortir pour louer une moto, moyen au combien pratique et totalement local pour entamer  enfin mon périple au cœur du pays Toraja.

L’atmosphère est humide, c’est la saison des pluies et le soleil a du mal à percer. Une multitude de petites artères sillonnent les vallées s’étirant au bas des crêtes encore nuageuses. Creusées et rongées par les averses journalières diluviennes, ces veinules chaotiques  traversent autant de villages minuscules aux toits courbés, prêts à fendre le ciel chargé de fraîches ondées que de marchés ruraux pétillants de vie. Kilomètres après kilomètres les premières richesses de la région se dévoilent enfin : ses rizières uniques à perte de vue renfermant des sites funéraires insolites, traditions inévitablement présentes du pays Toraja. Le travail du riz ainsi que la religion, au cœur de la vie des habitants. Dans les plaines si intelligemment aménagées ainsi que sur les flancs de montagnes plus au nord, si habilement sculptés en terrasses, la découverte d’un spectacle aussi fascinant de beauté qu’il nous saisit par ses croyances surprenantes.

L’orage approche et gronde sous ses nuages d’un gris menaçant. Je profite des dernières minutes sans pluie qu’il me reste pour faire le plein de sérénité…Contempler et graver ces points de vue éblouissants, les lignes des centaines de terrasses s’entrecroisant pour descendre rejoindre la vallée. Une géométrie parfaite, l’exceptionnelle profondeur des perspectives, les villages plus bas et  les toits des « Tongkonan » traditionnels rouge comme de tout petits points colorés tatouant les étendues démesurées vert  vif d’un riz affirmant son importance capitale dans la vie du pays Toraja.

Et cette manière si inhabituelle pour notre œil européen de laisser reposer les disparus et leurs ossements dans leur sépulture aux formes animales, aux yeux de tous, à flanc de falaise, ou de les déposer à l’abri dans l’obscurité des grottes et des tombeaux creusés à même la roche. Ne pas les oublier, les garder présents le plus longtemps possible à travers ces nombreuses représentations, les « Tau Tau » qui ornent les escarpements. Troublantes d’ailleurs de par leur réalisme et les traits précis des statuettes les plus récentes. Lors d’une visite d’un de ces sites incroyables, un jeune couple venu apporter des offrandes près d’un cercueil de bois largement entamé par le temps, me confie que « les morts, du haut de leur situation, continuent ainsi d’observer les vivants ».

J’ai en tête depuis mon arrivée en Sulawesi, les images des mœurs assez inhabituelles des habitants de Tana Toraja. Les cérémonies mortuaires comportant les sacrifices d’animaux, les prières et cette curieuse manière d’accompagner  le défunt jusqu’à sa dernière demeure. Un étrange mélange  entre la chrétienté léguée par les colons et les pratiques animistes.

Toujours aussi curieux et avide d’en apprendre plus, je lie connaissances avec les personnes que je croise régulièrement dans les petits commerces jouxtant la guesthouse. Je prends mes renseignements sur d’éventuelles futures  cérémonies et en découvre un peu plus sur les us et coutumes Toraja. Un marché important d’ailleurs a lieu une fois par semaine. Il rassemble tous les éleveurs et les acheteurs potentiels des villages environnants. Ils viennent y discuter les prix, souvent élevés, de buffles. Employé essentiellement aux travaux dans les rizières, le buffle est l’animal phare du pays Toraja. Symbole de virilité et de puissance, élément emblématique et guide spirituel lors du voyage des disparus,  le buffle est aussi l’offrande indispensable à toutes cérémonies funéraires. 

C’est ainsi qu’au fil des conversations et des quelques mots bafouillés dans un indonésien approximatif, j’ai suffisamment d’informations pour me rendre enfin dans un village proche de Rantepao, sur les recommandations souriantes de l’ami d’une famille préparant une cérémonie funéraire. Enfin, je vais assister à une de ces célébrations qui  marquent  le mode de vie de cette région, finalité de cette pérégrination en Sulawesi. Quelques nids de poule plus loin et plusieurs arrêts pour trouver le lieu du cérémonial, je rejoins, enthousiaste, de nombreuses personnes se regroupant sous les « Tongkonan ».

Selon les classes de la société, les cérémonies se déroulent sur plusieurs jours. Les combats de buffles,  peuvent précéder les journées où les invités proches sont reçus selon des rituels bien réglés. C’est le moment où ils font leurs offrandes à la famille en deuil : boissons et cigarettes sont apportées, cochons et buffles sont ainsi exhibés aux yeux de tous afin d’assurer le prestige et le statut des convives. A savoir que chaque animal est compté et octroyé aux invités qui l’auront apporté. Les hôtes, plus tard, rétribueront la somme de la valeur de l’offrande aux familles qui auront donc « offert » les animaux…C’est aussi pour cela que le buffle tient une place primordiale dans la société Toraja. Posséder des buffles permet ainsi d’assister ou d’organiser plus sereinement les incontournables cérémonies funéraires rythmant la vie des habitants.

Le cercueil est disposé sur une estrade en hauteur pendant la durée de la cérémonie. Le défunt ne l’est pas encore tout à fait. Pendant plusieurs jours il sera considéré comme malade et sa famille s’adressera à lui comme s’il était encore présent, avant chaque acte composant le protocole. Les sacrifices ont ensuite lieu. Le premier buffle sacrifié, signifiant la « mort » définitive du défunt, l’accompagnera lors de son voyage post mortem. Les invités mangent, boivent et la viande de buffles sera redistribuée. Les cornes récupérées orneront le pilier en bois de l’entrée de la maison de la famille du disparu. Plus celles-ci seront nombreuses à être accrochées plus elles représenteront  un symbole de respect au sein de la communauté.

Je sympathise sur place avec le petit fils du défunt, et suis invité à assister à la cérémonie ces prochains jours, jusqu’à la mise en place finale du cercueil dans son tombeau. Sourire aux lèvres, j’accepte et me prépare à vivre pleinement ces instants désirés. L’imaginaire devient réalité, l’immersion prend tout son sens…

  

Après cette expérience, je regarde les buffles différemment…Le buffle que l’on aperçoit sur chaque parcelle de terre plantée de riz, accompagnant docilement ces silhouettes courageuses travaillant courbées à longueur de journée. L’un si lié à l’autre, dans cette culture ancestrale si ancrée. L’un indispensable pour l’autre, tandem inséparable arpentant les immenses rizières.  Autre tranche de vie immanquable, essentielle aussi bien à l’existence même d’une majeure partie des habitants du pays Toraja qu’à l’économie de la région : l’épuisant labeur du riz.

C’est au cœur de l’incroyable empilement de rizières en terrasses du nord de la province que je vais  goûter pour ma part à la difficulté de cette vie rurale. L’immersion et la connaissance passent par l’expérience personnelle. Les rencontres aidant, je suis amicalement « embauché » pour fournir un peu de main d’œuvre supplémentaire pour repiquer le riz dans les rizières du nord de la région. C’est ainsi que je me retrouve, pour la fin de mon séjour, à traverser pieds nus l’extraordinaire décor de ces terrasses façonnées par des générations de fidèles cultivateurs, artistes dans l’âme et dévoués au savoir et à la tradition Toraja. Je chemine tranquillement, accompagné de mon hôte rencontré à Rantepao, sur les bords étriqués des rizières gorgées d’eau.

Une maisonnette de bois sur pilotis esseulée au centre de ce cadre somptueux. Une famille simple et peu aisée. Ils possèdent quelques parcelles et de rares buffles. Ils s’éreintent ainsi chaque jour, arque boutés sous leur chapeau, un large sourire accroché aux lèvres, de la boue jusqu’aux genoux, pour subvenir à leurs besoins et ceux de leur neuf enfants. La journée le soleil fait mal, très mal. Mais cela ne les empêche en rien d’habiller à une vitesse ahurissante les terrasses de centaines de brins vert enfoncés dans l’eau marron clair. Pas un bruit ne vient perturber cette scène fabuleuse, si ce n’est l’eau qui s’écoule d’une terrasse à l’autre. Quelques rires radieux fusent, l’ombre d’un aigle glisse à la surface de la rizière…Ici, au milieu de nulle part, entouré de ces personnages rayonnant d’humanité, je sens la vie qui doucement glisse entre chaque brins de riz amoureusement soignés.

Le climat est parfaitement réglé dans la région. Les après- midi ruissèlent aussi lentement que les gouttes de la pluie fine qui glisse des toits de tôles rugissant de temps à autre sous les orages violents et soudains. C’est mon rendez-vous quotidien avec la mousson. Un intervalle d’inaction, de repos, de fraîcheur et de réflexions bénéfiques. Pour repenser à ce que l’on vient de voir, de ressentir, de vivre…Cet espace abandonné par le temps devient alors très précieux.

Revivre avec joie et satisfaction les moments intenses des cérémonies funéraires, des rites intimes partagés si particuliers à cette contrée. Ces balades au hasard des routes serpentant entre les villages, grimpant au sommet des montagnes pour glisser tranquillement à nouveau vers les plaines à la découverte des coutumes Toraja et d’un mode vie rural si hospitalier et respectueux.

Il y a peu de mots pour décrire la beauté des choses de cette vie. Et peu de fois où l’on peut gratifier l’Homme d’embellir son environnement autant qu’il le chérit… De soigner et d’entretenir des rapports propres à sa nature d’être humain. Le pays Toraja retient votre regard tout comme il tranquillise votre esprit : avec les hectares de rizières qu’il déploie pour vous éblouir, la richesse d’une culture de traditions ancestrales omniprésentes et les centaines de sourires que ses habitants bienveillants vous offrent sans compter. Le pays Toraja et son peuple agissent ensemble comme un antidote à l’ennui et à la morosité, comme un vrai remède contre la déshumanisation. 

 
  
  
 
 
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